Quelle place pour l’Afrique dans la nouvelle phase de la mondialisation ?*

Du 20 au 25 Avril 2008 s’est tenue à Accra au Ghana la 12è session de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement avec pour thème général des délibérations « Mondialisation et développement : perspectives et enjeux ».  L’une des raisons fondamentales ayant justifié la création de la CNUCED était de doter les membres de l’ONU d’un forum permettant de se pencher sur les difficultés et d’apporter des solutions opérationnelles aux problèmes rencontrés par les pays en développement sur la voie de leur développement économique et commercial. Faut-il le rappeler, cette conférence s’est tenue pratiquement à mi-parcours de la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement, notamment celui d’une réduction de moitié de la pauvreté à l’horizon 2015. Elle se tient également à une période d’incertitudes aussi bien pour l’économie mondiale que pour le système commercial multilatéral.

Il est à constater que depuis le milieu des années 90, l’architecture traditionnelle de gestion et de prévision économique qui encadrait jusque là les échanges a été prise de vitesse par l’augmentation spectaculaire des flux financiers internationaux. Cette nouvelle donne a ouvert la voie à un dysfonctionnement du système international dont les dernières manifestations sont d’une part la crise des crédits hypothécaires  « subprime » partie des Etats-Unis qui fait planer sur l’économie mondiale les risques d’une récession sans précédent, et d’autre part, l’instabilité des prix des denrées alimentaires et des produits de base. Le FMI a récemment évalué à près de 1000 milliards de dollars les pertes provoquées par cette crise financière mondiale qui entrainera un ralentissement de la croissance économique globale. Par ailleurs, les négociations du cycle de Doha lancées en Novembre 2001 sur la promesse de l’amélioration des règles qui gouvernent le système commercial multilatéral pour afin de permettre aux pays en développement d’en tirer meilleur parti n’ont produit à ce jour que des projets de compromis éloignés des attentes urgentes des pays en développement en général, et africains en particulier.

Cette Conférence s’est déroulée dans un contexte de regain d’intérêt autour des travaux de la CNUCED dont le processus s’est amorcé depuis la crise asiatique de 1997 et ses prolongements internationaux. Par la suite, la cristallisation d’un nouveau consensus international sur le développement dont la « Déclaration du Millénaire » est la pierre angulaire mettait en évidence que le phénomène de la mondialisation représentait un défi que les pays en développement ne sauraient relever que dans le cadre d’une action internationale concertée dans laquelle la CNUCED jouerait un rôle essentiel. Car depuis la 10è CNUCED tenue à Bangkok en 2000, les pays membres s’étaient résolus à travers le « Plan d’action de Bangkok » à mieux cerner les problèmes rencontrés par les pays en développement dans un contexte de globalisation des échanges. A Sao Paulo en 2004 lors de la 11è session de la CNUCED, le « consensus de Sao Paulo » visait à transformer la mondialisation en force positive pour tous les pays de la planète et particulièrement pour les plus vulnérables d’entre eux que sont les pays africains. Le « consensus de Sao Paulo » part du principe selon lequel plus de deux décennies de « consensus de Washington » fondé sur l’objectif d’une convergence de moyens et de politiques en vue d’une intégration indifférenciée dans le marché mondial ne constituait pas la meilleure des prescriptions pour une allocation optimale des fruits de la mondialisation. Au regard des opportunités sans cesse restreintes pour la presque totalité des pays en développement en raison de leurs engagements internationaux, le « consensus de Sao Paulo » vise à redonner plus de « marges de manœuvre nationales » aux pays dans la formulation de leurs stratégies de développement car le système commercial international doit être mis au service au service du développement et non pas au service de la croissance des échanges.

La tenue de la 12è CNUCED dans un pays d’Afrique subsaharienne, le Ghana,  premier laboratoire d’expérimentation des thérapies d’ajustement structurel imposées par les institutions de Bretton Woods au début des années 80, dont le succès des réformes économiques se traduit par une croissance annuelle exempte de toute production pétrolière de 6 % , première destination des investissements directs étrangers en Afrique noire avec 3 milliards de dollars pour le premier trimestre de l’année 20081( soit 50% de plus qu’en 2007 sur la même période) devait servir à rendre féconde la réflexion sur les paradoxes qu’offre à observer la mondialisation, plus particulièrement en Afrique.

Car la mondialisation reste sélective dans l’allocation de ses dividendes y compris en Afrique, entre pays enclavés et pays côtiers, entre pays producteurs de matières énergétiques et pays importateurs de produits énergétiques, entre pays importateurs nets de denrées alimentaires et pays auto-suffisants sur le plan alimentaires, et enfin entre pays éligibles aux initiatives de réduction de la dette et les pays non éligibles, entre pays dépendants d’un seul produit de base et pays ayant diversifié leur base d’exportation etc. En dehors du continent, on note un essoufflement  dans les échanges commerciaux des pays du Nord qui avaient cumulé de confortables excédents commerciaux et de substantielles réserves financières depuis le début de l’aventure coloniale qui contraste avec la montée en puissance économique et financière de nouvelles puissances économiques et commerciales localisées dans l’hémisphère Sud dont les ténors sont le Brésil(centre d’activité dans les secteurs de l’agriculture et de la transformation des produits agricoles) , l’Inde( centre d’activité dans le secteur des services) et la Chine (centre d’activité dans le secteur manufacturier). La nouvelle phase de la mondialisation se caractérise donc par une fonction locomotrice que joue le Sud dans la croissance mondiale en général mais également par une proportion croissante des échanges Sud-Sud dans les échanges globaux.

Il est cependant à relever que l’enrichissement sans cesse croissant du Sud est lui même géographiquement mal distribué entre les pays en développement. Avec près de 82 % des échanges, l’Asie  constitue le centre de gravité des échanges commerciaux entre pays du Sud et des bénéfices qui en découlent, l’Amérique du Sud n’en détient que 12% et l’Afrique 6%2. En clair, la nouvelle phase de la mondialisation coïncide avec une nouvelle géographie des dividendes qui en découlent, ce qui conduit au questionnement sur la place et le rôle de l’Afrique dans cette nouvelle géo-économie mondiale.  La poche de succès économique que représente le Ghana traduit-elle la vitalité du continent africain ou n’est-elle qu’une exception dans le processus d’émergence du Sud dans les échanges globaux ? En d’autres termes, peut-on envisager un meilleur positionnement pour l’Afrique dans le commerce Sud-Sud si des transformations structurelles urgentes n’étaient pas envisagées afin de mieux lui faire tirer parti de la mondialisation ?

Le positionnement de l’Afrique dans l’émergence du Sud

Selon de récentes statistiques compilées par la  CNUCED, il apparaît qu’entre 1990 et 2007, l’économie mondiale a connu une croissance de 23 à 53 milliards de dollars. Le commerce s’est accru de 133%. Les pays en développement ont généré plus de la moitié de la croissance mondiale et leur part dans le commerce mondial se situe aujourd’hui autour de 40%. Ce tendance à la croissance globale du Sud aussi bien dans la constitution de la richesse globale que son pourcentage dans les échanges commerciaux mondiaux se raffermira davantage malgré les risques de ralentissement de l’économie mondiale qui affecteront davantage les économies américaine et européenne.

La nouvelle géographie du commerce international dessinée par la montée en puissance des économies émergentes du Sud offre à constater très distinctement que l’expansion du commerce mondial est nettement orientée vers le Sud. Le total des exportations de marchandises en provenance de l’ensemble des pays en développement a atteint 3700 milliards en 2005  pour culminer à 4800 milliards de dollars en 2006.3  La montée en puissance des pays du Sud dans les échanges de marchandises a été fulgurante au cours des quinze dernières années car si en 1985, aucun pays en développement ne figurait dans la liste des 10 premiers exportateurs mondiaux, en 2005, la Chine s’est hissée à la 3è place depuis la 11è place en 1995, et sept autres pays en développement (Hong Kong-Chine, Corée du Sud, Singapour,  Mexique, Taiwan, Arabie Saoudite et Malaisie) étaient au nombre des 20 premiers exportateurs. Selon le même document récemment publié par la CNUCED, le commerce « Sud-Sud » de marchandises a triplé en à peine dix ans passant de 577 milliards de dollars en 1995 à plus de 2000 milliards en 2006. Le centre de gravité de cet essor reste l’Asie du Sud qui se traduit par une offre très compétitive en biens, services et investissements étrangers directs, accumulant également de confortables excédents commerciaux et une balance de paiements très excédentaire. La demande également en matières premières aussi bien en combustibles qu’en minerais, métaux communs s’est fortement élevée dans le Sud pour soutenir cette croissance, en particulier en Chine, en Inde et dans les autres pays émergents.

L’Afrique devrait servir de levier à cette croissance du Sud pour contribuer à la réduction de moitié du nombre de pauvres sur la planète à l’horizon 2015. Un taux de croissance moyen de 7% de l’économie africaine est le seuil fixé par la Banque mondiale pour atteindre cet objectif. On a néanmoins relevé depuis l’an 2000 un taux de croissance moyen sur le continent de l’ordre de 4,7 % contre 1,7% pour l’économie mondiale. Cette progression de la croissance tient à une combinaison de facteurs :

- aux cours élevés des prix de produits de base depuis 2002, le cours du pétrole ayant été multiplié par 10 entre 1999(année où il était au plus bas) à Mars 2008, les prix des métaux et des minéraux ayant augmenté de 224% depuis 2002. Les causes de l’envolée des prix de produits de base s’expliquant par la forte demande mondiale( particulièrement en Chine et en Inde) face à une lente progression de l’offre et la réduction des stocks ; la spéculation- alimentée par la liquidité élevée des marchés financiers internationaux et des taux d’intérêt relativement bas-motivée par la recherche de rendements supérieurs à ceux des actions et obligations ; et enfin l’effondrement du dollar vis-à-vis des autres devises,  les prix des produits de base étant libellés dans la devise américaine.4  

-l’amélioration de la stabilité macro-économique ;

-les allègements de dettes ;

-l’amélioration des investissements étrangers directs qui restent cependant concentrés dans les industries extractives (pétrole, minerais, gaz et combustibles divers) ;

-un accroissement des flux d’aide publique pour le développement injectés dans des programmes de développement et de réduction de la pauvreté ;

-des flux de transferts de fonds de la diaspora africaine qui ont atteint 11 milliards de dollars en 2007.

Cette croissance reste cependant fragile et ne donne pas au continent la place éminente qui devrait être la sienne aussi bien dans l’accumulation des richesses par le Sud que dans l’émergence des échanges Sud-Sud si caractéristiques de cette nouvelle phase de la mondialisation. Si l’Afrique a accru son ouverture aux échanges mondiaux à la faveur des ajustements structurels et des politiques autonomes de libéralisation commerciale (en 2006, le commerce représentait 69% du PIB des pays d’Afrique subsaharienne contre 50% en 1991), la part de l’Afrique dans les exportations mondiales de marchandises est passée d’environ 6% en 1980 à 2,7% en 2006. S’agissant des exportations mondiales de service, la part de l’Afrique qui se situait à 3,4 % en 1980 est tombée à 2,4% en 2006. On note par ailleurs que malgré une forte augmentation des investissements directs étrangers en Afrique qui ont atteint près de 40 milliards de dollars en 2006, la part du continent dans les flux mondiaux d’investissements étrangers directs reste de l’ordre de 3%, ce qui est inférieur de moitié à ce qu’elle était en 1975. Si l’on exclu l’Afrique du Sud et les pays du Maghreb, notamment le Maroc, l’Egypte, la Tunisie et l’Algérie, l’Afrique Sub-saharienne aura attiré à peine 0,8% des flux mondiaux d’investissements étrangers directs. 

Croissance sans mutation économique structurelle de l’Afrique

Dans le cadre d’un débat de haut niveau préalable à la 12è CNUCED organisé le 19 avril 2008 à Accra sur les stratégies de développement en Afrique qui mobilisa des économistes de la Commission Economique pour l’Afrique de l’ONU, de la Banque Africaine de Développement, de la CNUCED et des représentants de la société civile, il se dégagea très clairement que « le nouveau cycle de croissance ne s’était pas traduit par une mutation économique structurelle et par la création d’emplois, et n’avait eu qu’un impact modeste sur la réduction de la pauvreté. L’investissement intérieur privé ne s’était redressé que dans quelques pays ; l’inefficacité des systèmes financiers et les insuffisances de mécanismes de perception de l’impôt reposant de manière prépondérante sur une assiette fiscale étroite compromettaient la mobilisation de ressources intérieures. La plupart des pays n’avaient pas de stratégie bien définie pour tirer parti de l’essor actuel des produits de base et n’avaient pas réussi à profiter des avantages que procurait l’environnement commercial international en raison de leurs faibles capacités productives »5. Dès lors, ancrer durablement l’Afrique comme un acteur majeur du Sud dynamique passe par une rupture avec les errements observés jusqu’ici. Cela passe par des politiques économiques innovatrices articulées autour de stratégies nationales et régionales de développement bien définies, hiérarchisant les priorités entre la réduction de la pauvreté, les investissements publics qui créent, améliorent ou développent les infrastructures en créant de nouveaux emplois, la hausse de la productivité, et le perfectionnement des compétences qui pose les jalons du transfert de technologie. Une telle réorientation devrait être favorisée par l’adoption ou le renforcement d’un cadre macroéconomique plus souple et axé sur le développement, qui ne s’intéresse pas seulement à la lutte contre l’inflation, mais aussi aux tendances de l’économie réelle, en particulier en matière d’investissement. Il importait surtout d’améliorer le partenariat entre le secteur privé et l’Etat pour créer un environnement propice à la réalisation des priorités nationales de développement.

Seules des mesures hardies permettraient aux pays africains de se positionner comme interlocutrices crédibles des autres pôles d’émergence du Sud que sont l’Asie et l’Amérique latine. Certes, plusieurs réformes institutionnelles visant à assainir le cadre macroéconomique ont été mises en route dans plusieurs pays africains depuis les années 90 se traduisant par la modernisation du système financier, les réformes fiscales, la rationalisation des dépenses publiques, l’assainissement des entreprises publiques et les privatisations. Cependant, quand elles n’étaient pas controversées, elles rencontraient une forte résistance entretenue par les groupes dominants et divers rentiers.

Le taux de croissance moyen de 4,7% de l’Afrique se situe par ailleurs en-deçà du taux de croissance du PIB de 5% par an, seuil fixé par la Banque Mondiale qui permettrait aux économies d’Afrique subsaharienne de stabiliser à peine le nombre de personnes vivant en-deçà du seuil de pauvreté au regard des taux d’accroissement démographique. Le boom démographique du continent constitue par ailleurs une bombe multidimensionnelle que seule une croissance économique et commerciale soutenue permettrait de désamorcer transformant en atout ce qui est vécu aujourd’hui comme un fardeau. En 2050, la population africaine aura doublé  pour atteindre 1,6 milliards d’habitants avec 62% de cette population vivant en zone urbaine. Ce qui pose d’immenses défis aussi bien en matière d’alimentation, de santé, d’éducation,  d’habitat, d’écologie, d’énergie et d’infrastructures diverses que seul un accroissement des ressources financières du continent permettrait de confronter. Force est de constater cependant qu’une bonne proportion de la croissance évoquée ci-dessus est adossée sur les performances des industries minières et pétrolières et non sur des capacités productives endogènes qui restent à construire sur un tissu dynamique de petites et moyennes entreprises que catalyserait le micro-financement.

L’histoire récente des interactions du continent africain avec les pays du Sud dynamique offre à observer le développement de partenariats ritualisés par les sommets tels le Sommet Chine-Afrique, le Sommet Afrique-Amérique du Sud, le récent Sommet Inde-Afrique ne sont pas non plus des espaces de philanthropie pour le développement de l’Afrique. Ces pays établissent des partenariats stratégiques avec le principal réservoir des produits de base et de matières premières du monde qu’est l’Afrique afin de s’assurer un approvisionnement sûr de ces produits ou de pouvoir y délocaliser des productions que la compétition internationale aura rendu moins compétitives dans leurs pays. Tous les pays africains ne seront pas logés à la même enseigne dans la captation des retombées suscitées par le regain d’intérêt pour le continent. Seules les parties utiles du continent africain pourvues d’infrastructures essentielles, de ressources humaines qualifiées, jouissant d’une certaine stabilité politique et d’institutions saines présenteront les conditions d’attractivité pour les investisseurs des pays du Sud dynamique. Par ailleurs, les performances commerciales impressionnantes du Sud émergent ne signifient pas que ces pays ont surmonté toutes leurs vulnérabilités persistantes (la pauvreté urbaine, périurbaine et rurale, les déficits d’infrastructures, les carences financières, structurelles et institutionnelles). Ils ont cependant élaboré des stratégies endogènes de développement dont le partenariat avec l’Afrique n’est qu’une des modalités de la réalisation de leur vision stratégique. Dès lors, ces partenaires ne se substitueront jamais aux africains dans la formulation de stratégies pertinentes de développement adossées sur la diversification de la production et l’amélioration de la chaîne de valeur des produits africains. Incontestablement, l’accroissement des rentes de l’Afrique dans cette nouvelle phase de la mondialisation passe par la diversification de sa production et par l’amélioration de la chaîne de valeur des exportations africaines.

Achille Bassilekin

Genève



* Achille Bassilekin,  Adjoint au Représentant du Secrétariat des Etats ACP auprès des Organisations internationales à Genève. 

1 Statistiques révélées par le CEO de la Ghana Investment Promotion Centre, Mr Robert Ahumka-Lindsay, Conférence de Presse donnée le 23 Avril 2008 à Accra, voir « Daily Graphic  N° 150339, Thursday, April 24, 2008 ». 

2 “Emergence d’un nouveau Sud et rôle des échanges Sud-Sud comme moyen d’intégration régionale et interrégionale en vue du développement » Note du Secrétariat de la CNUCED, TD/425 du 11 février 2008

3 Voir statistiques contenues dans le Rapport de la CNUCED repris plus haut ( TD/425 du 11 février 2008)

4 Voir  “Le Renouveau des Produits de Base au XXIe siècle”, Note établie par le Secrétariat de la CNUCED, TD/428 du 6 mars 2008.

5 Voir « Résumé de l’Atelier sur les Stratégies de développement en Afrique, Réunion préalable à la Douzième session de la Conférence », Résumé établi par le Secrétariat de la CNUCED, TD/L.400 du 20 Avril 2008