La   Conférence ministérielle de Cancun : un appel à un système commercial multilatéral à visage humain

 

 

A Doha (Quatar) avait été lancé en Novembre 2001 un nouveau cycle des négociations commerciales multilatérales dans le cadre de la 4è Conférence ministérielle de l’OMC. Les plénipotentiaires des 146 Etats membres avaient ficelé un programme de travail fort ambitieux contenu dans la Déclaration Ministérielle qui prescrivait l’adoption des résultats par un engagement unique couvrant l’ensemble des sujets au 1er janvier 2005. En mettant un accent partculier sur les besoins et intérêts des pays en développement au centre du programme de travail, l’agenda de Doha pour le développement partait de gare. En tirant les leçons des formidables transformations économiques et sociales qu’avait généré l’ouverture commerciale dans l’histoire économique contemporaine, force est de constater que le commerce international était  un ingrédient essentiel du développement économique et contribuait activement à la réduction de la pauvreté. Les projections de la Banque mondiale et du FMI indiquaient que la suppression des barrières commerciales à l’issue du cycle de Doha pourrait générer des revenus globaux de l’ordre de 2 800 milliards de dollars et permettraient à près de 320 millions de personnes de sortir de la pauvreté à l’horizon 2015.

 

Pour prévenir les suspiscions d’opacité qui avaient entouré les précédents cycles des négociations, les ministres étaient convenus que les négociations seraient conduites d’une manière transparente entre les participants, afin de faciliter la participation effective de tous. En outre, elles seraient menées en vue d’assurer des avantages à tous les participants et de parvenir ainsi à des résultats équilibrés. Le mandat de la 5è Conférence ministérielle de L’OMC (Cancun) fût également déterminé : faire le bilan des progrès accomplis et dresser un état des lieux des négociations initiées par la Déclaration de Doha, fixer des directives et orientations politiques nécessaires et, prendre des décisions pour la poursuite des négociations. Force est de constater que la Conférence ministérielle de Cancun s’est achevée le 14 Septembre 2003 sur un inconciliable consensus autour des priorités du cycle de Doha faisant ainsi réculer l’option multilatérale au profit du régionalisme.

 

         De Doha à Cancun : la lente marche vers l’impossible consensus

 

 L’accumulation progressive des délais manqués

En janvier 2002 furent mises en place à l’OMC les différentes structures ayant vocation à traduire en actes le programme de travail de Doha notamment le Comité des négociations commerciales placé sous l’autorité du Conseil général ainsi que des groupes de négociations sur les différentes questions soumises à la négociation. Un calendrier de travail bien précis fût également déterminé. L’ordre dans lequel les différentes dates-butoirs avaient été déterminées revelait l’ordre des priorités de l’agenda des négociations. Force est de constater que les dates-butoires pour les domaines d’importance capitale  pour les pays en développement avaient tous été manqués.

 

-         S’agissant des questions et préoccupations liées à la Mise en œuvre, l’échéance de fin 2002 pour la conclusion des travaux a été perdue. Ce volet des négociations revetait son importance car les négociateurs devaient apporter des solutions aux difficultés et problèmes que rencontraient la majorité des pays en développement dans la mise en ouevre des Accords et Décisions issus des différents cycles de négociations commerciales.

 

-         S’agissant du Traitement  Spécial et Différencié dont les dispositions font partie intégrante des Accords de l’OMC, la clarification et leur opérationalisation faciliteraient une meilleure mise en œuvre par les pays en développement de ces normes et les aideraient à remédier aux contraintes spécifiques ils se heurtent dans la domestication des disciplines encadrant le système commercial multilatéral. Le mandat des négociations dans ce domaine visait le réexamen des normes de traitement spécial et différencié en vue de les renforcer et de les rendre plus précises, plus effectives et plus opérationnelles avant la fin de 2002. De nombreuses controverses ont émaillé les travaux du Comité du commerce et du développement sur l’interprétation du mandat se traduisant par une fracture entre un groupe de pays développés dits attachés à l’intégrité des Accords actuels (Etats-Unis, Union Européenne, Japon) et les pays en développement  qui voulaient remettre à plat les normes de certains accords. L’échéance fixée pour Décembre 2002 a également été manquée.

 

-         L’échéance de Décembre 2002 relative à l’amendement de l’Accord sur les Aspects des Droits de Propriété Intellectuelle qui touchent au Commerce (ADPIC) facilitant l’accès aux médicaments des pays en développement pour faire face aux endémies dans le domaine de la santé publique, y compris le VIH/SIDA,  la tuberculose, a été manquée. Faut-il le souligner, seuls les Etats-Unis ne se sont pas joints au texte consensuel d’amendement de l’Accord ADPIC du 16 Décembre 2002 qui offraient des flexibilités pour le recours aux  licences obligatoires par les pays en développement dans la production des médicaments. Les travaux se poursuivèrent cependant pendant l’année 2003 et le 30 Août, une décision sur cet amendement proposé sera finalement prise de justesse une dizaine de jours avant l’ouverture de la conférence ministérielle de Cancun. Il faut signaler que cette décision ne sera pas facilement mise en œuvre au regard de la multitude des mesures de sauvegarde qui y sont attachées.

 

-         S’agissant de l’Agriculture dont l’importance est cardinale pour la sécurité alimentaire, le développement et la vie de milliards d’agriculteurs dans les pays en développement, des négociations globales visant à des améliorations substantielles de l’accès aux marchés, à la réduction de toutes les formes de subventions et particulièrement celles ayant des effets de distorsions des échanges devaient permettre aux membres de se doter de modalités au plus tard le 31 mars 2003.Cette échéance cruciale a été manquée.

 

Cette accumulation d’échéances manquées sur des sujets d’importance capitale pour  une meilleure intégration des pays en développement dans le système commercial multilatéral a créé le terreau fertile d’une exaspération croissante chez les négociateurs des pays en développement.  Une première alerte a été décelée  dans le groupe de négociations sur l’accès aux marchés pour les produits non agricoles. Le projet de modalités du président de ce groupe de négociations a été rejeté en bloc par le Groupe ACP, le Groupe Africain, les PMA et la quasi-totalité des pays en développement. Ces pays reprochaient au président de ce groupe de négociations sa partialité du fait de la prise en compte jugée insuffisante des besoins et priorités des pays en développement. Ces pays de l’hémisphère Sud relevaient que les taux de droits de douane qui résulteraient de la formule soumise par le président , les tarifs sectoriels et les dispositions additionnelles réservées aux pays en développement seraient suicidaires pour leurs économies. Il en résulterait une mise en péril des   revenus de l’Etat, de  leur embryon  industriel et commercial et une remise en cause de leurs marges préférentielles sur les principaux marchés d’exportation. Au moment où la presque totalité de ces pays subissent les conséquences négatives des  ajustements structurels et sont tenus par des objectifs d’assainissement des finances publiques et d’accroissement des recettes de l’Etat approuver de telles propositions était suicidaire pour leurs économies.

 

  Les levées de boucliers suscitées par les successifs projets de textes ministériels de Cancun

 

 Durant le processus préparatoire de la 5è conférence ministérielle de l’OMC, une série de projets de textes ministériels ont été préparés sous la responsabilité propre du Président du Conseil Général de l’OMC. Ces textes ont vocation à refléter  l’état des négociations dans les différents sujets et préparer ainsi le terrain du consensus qui sanctionnerait les travaux de la Conférence ministérielle.

Le premier projet de texte ministériel de Cancun a été  rendu public le 18 juillet 2003. Il  mettait en exergue l’absence de résultats concrets dans divers domaines des travaux évoqués ci-dessus. Il soulignait que les membres campaient sur des positions très éloignées les unes des autres dans la plupart des domaines. Il n’était dès lors pas possible d’amorcer un véritable processus de négociation.C’est fort de ce constat que  le Président du Conseil Général entreprît une série de consultations intensives pendant tout le mois d’Août visant à rapprocher les vues des délégations. De ces consultations intensives sortira un second projet ministériel révisé  rendu public le 24 Août 2003.

 

Une réunion du Conseil général tenue les 26 et 27 Août 2003 révèla l’élargissement des divergences notamment sur : l’Agriculture avec une émergence d’un Groupe de 21 plus que jamais opposé à une position conjointe Américano Européenne ; l’Accès aux marchés pour les produits non agricoles ; l’opportunité  ou non de lancer des négociations sur les Questions de Singapour (Investissement, Concurrence, Marchés publics et Facilitation des échanges).En somme, l’ampleur des divergences n’augurait pas d’un rapprochement rapide des positions à moins de deux semaines de l’ouverture de la cinquième conférence ministérielle de l’OMC. C’est en tenant compte de ces paramètres que le Président du Conseil général finira par transmettre au président de la Conférence, Mr Emilio Derbez, Ministre mexicain des affaires étrangères une lettre dans laquelle il rendait compte de toutes les divergences séparant les négociateurs dans les domaines essentiels .

 

Les travaux de Cancun : du recentrage autour des priorités de  développement à la radicalisation des positions.

 

 Dès l’ouverture de la Conférence ministérielle de Cancun le 10 septembre,  la tonalité sera donnée par les différents orateurs sur la nécessité de donner plus d’effectivité à la dimension développementale du cycle de Doha afin de  faciliter ainsi l’intégration des pays en développement dans le commerce international. Pour le Secrétaire général de l’ONU dont le message sera lu par Mr Rubens Ricupero, Secrétaire général de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le développement, « La réalité du système  commercial international actuel ne correspond pas aux discours ; au lieu de marchés libres, les barrières, trop nombreuses, entravent les échanges, étouffent le commerce et causent la famine. Au lieu d’une concurrence loyale, les subventions, accordées par les pays riches, faussent le jeu au détriment des pauvres.» Les déclrarations du chef de l’Etat mexicain, Mr. Vicente Fox et du Directeur Général de l’ OMC relevaient l’urgence qu’il y avait à mettre le commerce au service du développement. A ce titre, le cycle de Doha devait servir à offrir des recettes pour un système commercial multilatéral tourné vers le développement des pays pauvres et vers un partage des bénéfices pour tous.

 

 De la somme des déclarations générales formulées par les représentants des 146 Etats-membres, il se dégageait un message de recentrage du cycle et du programme de travail autour des priorités de développement qui lui avient été assignées à Doha car la dynamique des travaux avait dilué ces répères. Il était évident que l’amélioration de l’accès aux marchés en faveur des pays en développement pourrait accroître leurs exportations de plusieurs milliards de dollars chaque année. Ceci aurait pour effet de remettre en cause la vision d’un développement des pays du Sud axé sur l’aide au développement et faciliterait dans ces pays la réalisation des objectifs de développement du Millénaire des Nations Unies. Eloignée des discours était la réalité des négociations commerciales. Les travaux de Cancun révèleront très vite les divergences étalées pendant le processus préparatoire de Genève. Les protagonistes en venant dans l’arène de Cancun avaient mûri leurs priorités dans les différents groupes de négociations.

 

Les clivages de Cancun

Le Président  de la Conférence ministérielle avait établi cinq groupes de négociation pour couvrir les sujets à débattre : l’Agriculture, l’Accès aux marchés pour les produits non agricoles, le Développement, les Questions de Singapour et les Autres questions. Les  principaux protagonistes des travaux étaient les Etats-Unis, l’Union Européenne, le Japon, le Canada, l’Australie, la Nouvelle- Zélande, le G21 (conduit par le Brésil, la Chine, l’Inde, l’Afrique du sud et autres), le Groupe d’Amérique latine et des Caraïbes(Grulac) et enfin l’alliance tripartite scellée à Cancun ACP-Groupe Africain- P.M.A. 

Des facilitateurs choisis par le président de la Conférence ministérielle avaient pour mission de rapprocher les positions des membres  et catalyser les consensus sur les cinq principaux thèmes des travaux : le Ministre George Yeo Yong-Bong de Singapour (Agriculture) ; le ministre canadien Mr Pierre Pettigrew (Questions de Singapour) ;  le ministre guyanais Clement Rohee (Autres questions) ; le ministre kenyan Mukhisa Kituyi (Questions de développement) et le Représentant au commerce de Hong Kong (Accès aux marchés). A la suite des multiples réunions formelles et des consultations informelles, un  troisième et ultime projet de texte ministériel élaboré par le Président de la Conférence ministérielle fût rendu public le 13 septembre 2003. Il révèlera quatre principales lignes de fracture entre les acteurs en présence d’abord sur le dossier agricole, puis sur l’accès aux marchés pour les produits non agricoles, sur les questions de Singapour et enfin le dossier coton.

 

      -S’agissant du dossier agricole, les antagonismes se sont manifestés autour de l’élimination des soutiens  à l’exportation, de la réduction substantielle de toutes les formes de soutien internes tant explicites que déguisées, et de l’accès aux marchés. Les deux principaux camps qui s’affrontaient depuis genève étaient le G 21( alliance de pays en développement rassemblant les principaux exportateurs agricoles) opposé aux  pays développés (Quadrilatérale) en leur reprochant leur immobilisme dans la mise en œuvre  des réformes domestiques conformes au mandat de Doha. Les négociations achoppèrent sur les modalités du soutien interne et les aides découplées à la production ;les refus  américains et européens de plafonner des aides directes distribuées aux agriculteurs pour compenser les baisses de prix ;  et l’épineuse question des subventions à l’exportation:les pays en développement réclamaient qu’une date soit fixée pour l’élimination totale des subventions à l’exportation, seuil que se refusait à franchir l’Union Européenne. A titre d’illustration, les pays de l’OCDE ont accordé en 2001 des subventions agricoles d’un montant de 311 milliards de dollars alors que toute l’Aide au développement plafonnait à 55 milliards de dollars, ce qui représente approximativement le 1/6  des fonds affectés gracieusement en subventions à leurs agriculteurs par les pays de l’OCDE .

 

     - Le coton est la meilleure illustration des relations commerciales inégales. D’importance vitale pour certains des  pays les plus pauvres du continent africain( Bénin, Burkina Faso, Mali et  Tchad) le coton représente en moyenne 6.5 % de leur Produit National Brut, 66% de leurs revenus d’exportation agricoles, et 33% des revenus d’exportation totale. Dans la région , les revenus d’exportation liés au coton  avaient chuté de 31%  entre les campagnes 1999/ 2000  et  2001/2002 alors que la production avait augmenté de 14% .Certaines études ont relevé que les pertes de recettes d’exportation de ces pays(directes et indirectes) causées par les subventions se chiffrent à environ un milliard de dollars par an . Dans le même temps, les Etats-Unis et l’Union Européenne accordent respectivement chaque année près de 3.3 milliards et 1 milliard de dollars de dollars de subventions à leurs producteurs . Dans ce contexte, le coton africain cesse d’être rentable face à celui des concurrents subventionnés quand bien même il serait de meilleure qualité et  produit à des coûts inférieurs de moitié. Dans le cadre d’une initiative sectorielle coton, ce dossier avait été inscrit à l’ordre du jour de la Conférence pour : reconnaître l’avantage comparatif du coton africain , susciter la mise en place d’un système de réduction des soutiens internes, et mettre sur pied un mécanisme d’indemnisation financière pour compenser les pertes de recettes liées aux pratiques de subventions. Force est de constater qu’en dépit de la  résolution du Directeur Général de l’OMC  de mener des consultations pour trouver une solution à cette question et la présentation le 22 Août 2003 par le Conseil général de l’OMC d’un Projet de Décision (relative aux  Mesures Spécifiques en faveur du Coton en vue de la Réduction de la Pauvreté ) qui devrait être entériné par les ministres à Cancun, la question n’a pas trouvé d’issue à Cancun. Elle est vite devenue emblématique du double discours tenu par les pays industrialisés et  servira rapidement de fil conducteur du ressentiment des pays vulnérables du système commercial multilatéral. Dans le projet de texte ministériel du 13 Septembre 2003, des pressions américaines entrainèrent la dilution de la question du coton du fait de son alourdissement par des questions telles la commercialisation des fibres synthétiques et artificielles, la fin de la période transitoire pour la libéralisation du commerce des textiles et des vêtements. Ce développement n’a fait qu’accroître la défiance des pays pauvres envers un système multilatéral prétendument juste, transparent et  équitable.

 

       -S’agissant de l’accès aux marchés pour les produits non agricoles, les pays  en développement ont jugé que les pays industrialisés leur demandaient des sacrifices énormes sans contrepartie des concessions espérées sur le dossier agricole. Une importante réduction de leurs tarifs et des pics tarifaires serait un coup de frein à leurs vélléités d’industrialisation. De surcroît, le projet de modalités présenté à Cancun leur demandait une consolidation de leurs tarifs douaniers ce qui leur ôterait toute marge de manœuvre domestique dans la gestion de leurs importations.

 

       -Le dossier sur les questions de Singapour a précipité l’échec de la Conférence. Plusieurs délégués se sont demandés pourquoi le Président de la Conférence les a abordé dès le lancement des consultations en « salle verte » le dimanche 14 septembre 2003 alors que de nombreux pays en développement (ACP/ PMA / Union Africaine) avaient indiqué depuis Genève l’examen des questions de Singapour serait subordonné aux progrès réalisés sur le dossier agricole. La Déclaration de Doha disposait : « Nous convenons que des négociations auront lieu après la cinquième session de la conférence ministérielle, sur la base d’une décision qui sera prise, par consensus  explicite, à cette session, sur les modalités de négociation ».Le mandat de Doha avait créé  la confusion, certains  comme le Commissaire Pascal Lamy étaient d’avis que ces questions faisaient partie de l’engagement unique ; dès lors, des négociations devaient automatiquement être lancées sur ces questions à Cancun. Les pays en développement s’appuyèrent  sur le concept de « consensus explicite » qu’ils avaient inseré dans la Déclaration de Doha pour refuser l’inscription de ces sujets à l’agenda des négociations. Ces deux options étaient reflétées dans le projet révisé de déclaration ministérielle du 24 Août 2003. A l’issue des tractations, seuls deux sujets seront  maintenus dans le texte du 13 septembre 2003. Il s’agit des marchés publics et de la facilitation des échanges. Une ultime tentative de ne retenir que la facilitation des échanges fût mise en avant par les pays industrialisés, ce que refusèrent en bloc les négociateurs des pays en développement. Ce développement  conduisit le négociateur européen, Pascal Lamy, à jeter l’éponge. Faut-il signaler que le sujet des questions de développement n’avait à aucun moment été au menu des discussions en « salle verte » le 14 Septembre ?

 

La communication ministérielle du  14 septembre 2003

Dans la déclaration du 14 septembre 2003 qui clôturera les travaux de Cancun, les ministres donnèrent pour instruction à leurs représentants à Genève de « continuer à travailler sur les questions en suspens avec un sens de l’urgence ». Notant qu’ils avaient accompli des progrès considérables dans la mise en œuvre du programme de travail de Doha, les ministres demandaient à leurs représentants à Genève de tenir pleinement compte dans leurs travaux ultérieurs de toutes les vues qu’ils avaient  exprimées lors des travaux de Cancun. Les ministres demandaient également au Président du Conseil Général, en étroite collaboration avec le Directeur général, de coordonner ces travaux et de convoquer une réunion du Conseil général au niveau des hauts fonctionnaires au plus tard le 15 décembre 2003 afin de prendre toutes les mesures nécessaires pour permettre d’avancer vers une conclusion des négociations dans les délais.

 

                       Les incertitudes de l’après Cancun

 

Le repli vers le régionalisme

La première conséquence de l’échec des travaux de Cancun  pourrait être le détournement des négociations commerciales de la voie multilatérale vers la voie régionale ou bilatérale. Il en résulterait alors une prolifération de multiples Accords commerciaux régionaux et le renforcement des projets existants. Les Etats-Unis ont indiqué, à travers leur négociateur en chef,  Mr Zoellick, leur volonté de se tourner vers la conclusion d’accords commerciaux bilatéraux et régionaux avec certains pays et régions  à travers le monde. Washington demeure convaincu que son poids politique et économique lui laisse le champ libre pour conclure de tels accords selon ses propres priorités. Par ailleurs, Mr Charles Grassley, Président du puissant Comité des relations étrangères au Sénat a prévenu les pays candidats à de tels accords qu’ils seront  jugés à l’aune de leur attitude à Cancun. Il faut rappeler pour mémoire que les Etats-Unis ont signé  avant les travaux de Cancun une série d’Accords bilatéraux avec le Chili et Singapour. Ils ont également entamé des pourparlers avec l’Australie, et plusieurs autres pays au Moyen-Orient, en Afrique( Afrique du Sud et Maroc) et en Amérique centrale. Pour les Etats Unis, ces initiatives seraient beaucoup plus efficaces pour la libéralisation du commerce que les fastidieuses et interminables procédures multilatérales de l’OMC.Par ailleurs, les Etats-Unis poursuivent sereinement leur projet de création d’une Zone de Libre Echange des Amériques à l’horizon 2005.Les ministres du commerce des 34 pays de l’hémisphère devraient se retrouver à Miami (Etats-Unis) en fin Novembre 2003 pour faire le point sur l’état d’avancement du chantier.

 

 Dans le même registre, le Brésil a pris les devants pour la création d’un vaste marché unissant tous les pays d’Amérique du Sud qui pourrait devenir réalité au 1er janvier 2004 quand se célèbrera l’union entre le Mercosur et la Communauté du Pacte indien .De cette union naîtra un marché de 370 millions de consommateurs et un PIB de 1 200 milliards de dollars. Cette alliance tactique  aura pour effet de permettre à ces pays d’être plus compétitifs et de contrebalancer l’influence nord-américaine.

 

En Asie, la Chine et le Japon s’apprêtent à négocier des Accords de libre échange avec leurs voisins ou des groupements régionaux.

 

Quant à l’Union Européenne, il n’est pas tout à fait certain que Bruxelles préfèrera dans l’immédiat cette voie car elle a déjà conclu plusieurs accords commerciaux  bilatéraux et plusieurs autres sont en chantier. En réalité, la gestion de l’élargissement à 10 nouveaux Etats-membres est prioritaire et l’expérience récente a démontré que la gestion de plusieurs accords déjà existants s’est révélée complexe et absorbante pour les experts de  la Commission. Ede surcroît, l’Union Européenne s’est toujours présentée dans l’arène des relations internationales  comme la championne du multilatéralisme. Cela ne devrait pas pour autant occulter le fait que l’Union Européenne est engagée sur le front des négociations des Accords de Partenariat Economique avec les Pays ACP. La deuxième phase des négociations avec les différentes régions constituant l’espace ACP sera lancée en fin septembre 2003 à Bruxelles, la question serait de savoir si l’effet Cancun n’aura pas de répercussions sur les exigences que formuleront les parties dans la mise en œuvre du volet économique et commercial de l’Accord de Cotonou.

 

Affaiblissement de l’OMC

L’OMC dont le prédécesseur le GATT (Accord Général sur les Tarifs douaniers et le Commerce) avait été créé par les Etats-Unis et l’Europe pour réguler les échanges commerciaux au sortir de la 2è guerre,est désormais présentée comme une institution aux méthodes médiévales. L’adhésion en masse de plusieurs nations en développement (qui représentent 4/5 des Etats-membres) suite à sa réforme en 1994 et la règle du consensus dans le processus décisionnel permettant à n’importe quel Etat–membre de paralyser l’institution n’en facilitent pas le fonctionnement. La tonalité de certains discours a laissé croire que l’on se trouvait à Cancun à l’Assemblée générale des Nations Unies a affirmé  Pierre Pettigrew, ministre  canadien du commerce. Certains ministres ont indiqué que l’échec des négociations était préférable à de mauvais arrangements. Ceci laisse planer le doute sur l’achèvement du Round de Doha à l’échéance du 1er Janvier 2005.

Mais personne aussi bien dans le monde développé que dans les pays en développement ne tirerait profit de cet affaiblissement car l’OMC a été créée pour traiter des conflits commerciaux. Par exemple, très peu de pays ont les moyens institutionnels et matériels de traquer à travers le monde les pratiques de dumping et de protéger  leurs industries contre de telles pratiques ou tout autre mécanisme qui faussent les échanges internationaux. L’OMC demeure certes un instrument imparfait mais essentiel dont le démantèlement ferait ses premières victimes parmi les pays en développement. C’est évident, il y a un besoin de transparence et d’inclusion de tous les acteurs du système dans les négociations mais la réalité des échanges internationaux suppose une gestion responsable du leadership par certains grands acteurs. L’alourdissement de l’agenda de l’OMC par des questions qui sont éloignées des conflits commerciaux notamment l’environnement, l’investissement, la concurrence etc. ne peut que fragiliser son rôle.

 

Survivre dans le système commercial multilatéral

Selon Zaki Laïdi, Chercheur au Centre d’Etudes et de Relations Internationales de Paris, « le dogmatisme libéral est allé trop loin, d’autant plus que les pays riches prêchent pour les autres des principes qu’ils ne respectent pas eux-mêmes. C’est pourquoi il faudrait faire un audit mondial des politiques de libéralisation commerciales de ces dix dernières années pour établir les responsabilités et prendre des mesures adéquates ».Nous demeurons convaincus que l’après Cancun devrait se traduire par un renforcement de la vigilance des pays en développement et principalement ACP afin d’évaluer systématiquement le fruit des rencontres mini ministérielles à venir où se jouera l’après Cancun. Il s’avère également impérieux de mobiliser l’ensemble de nos énergies afin que nos préoccupations de développement (Traitement Spécial et Différencié, Accès aux marchés, Agriculture et opérationnalisation de la décision sur l’accès aux médicaments génériques)  reviennent au centre du cycle de Doha. Une meilleure articulation de nos points de vues  passe par des propositions plus hardies à l’OMC avec l’appui technique de la CNUCED qui devrait devenir une Agence d’assistance technique aux pays en développement dans la formulation des politiques commerciales et de développement. Il faut en outre œuvrer à une meilleure mobilisation des pays en développement pour revendiquer une meilleure cohérence des politiques appliquées simultanément par le FMI, la Banque Mondiale et les engagements pris à l’OMC .Un mécanisme de suivi et de concertation de l’alliance scellée à Cancun entre les  ACP, les PMA et l’Union Africaine devrait être mis en place pour permettre d’influencer le système commercial multilatéral sur la longue durée. Ce n’est pas en travaillant isolément que l’on aura la moindre chance d’influencer le système commercial multilatéral dans le sens de nos intérêts.

 

On retiendra qu’à Cancun, les pays en développement n’ont pas remis en cause le libre-échange  mais ont davantage plaidé pour un réaménagement des modalités des règles des échanges internationaux qui entérinent le statu quo, lequel favorise la prospérité dans le  Nord et renforce le marasme dans le Sud. Les règles qui gouvernent les échanges mondiaux doivent s’ajuster pour œuvrer au développement durable de la planète et contribuer ainsi à la réalisation des objectifs du Millénaire des Nations Unies.   

                                                                                                                                 

 

Achille BASSILEKIN

Genève, Septembre 2003