De la diplomatie de  souveraineté nationale à la diplomatie du développement : le nécessaire aggiornamento diplomatique.

       Il est un fait constant dans la dynamique des stratégies diplomatiques mises en œuvre par les Etats, c’est qu’elles s’ajustent, s’adaptent et se conforment aux défis auxquels les confrontent l’environnement national, sous-régional, régional et international. De ce fait, l’aggiornamento des politiques diplomatiques et des instruments (missions diplomatiques, consulaires, envoyés itinérants et spéciaux,  etc…) qui participent à leur mise en œuvre est un impératif pour permettre à un Etat de cerner son positionnement dans l’arène internationale, et  évaluer les bénéfices, coûts et contraintes de ses engagements ainsi que de ses options diplomatiques. C’est dans cet esprit qu’il est utile de procèder à une évaluation périodique des contraintes que posent  les différents cercles sus-évoqués à la diplomatie camerounaise afin de mieux cerner les réponses qu’il conviendrait de leur apporter, et de ce fait réussir une symbiose entre notre stratégie diplomatique et les ressources à mobiliser ; l’objectif bien compris étant la maximisation des gains pour la société camerounaise engagée dans la rude bataille pour le développement. A la lumière des mutations enregistrées depuis les indépendances, et qui se sont accélérées ces vingt dernières années, le constat qui se dégage est que les intruments d’une diplomatie fondée sur la promotion et  l’affirmation de la souveraineté nationale ne sont plus pertinents pour la réalisation au Cameroun des objectifs de développement du Millénaire et le combat contre l’extension de la pauvreté.

        Une mise en perspective des éléments pertinents de la diplomatie de réduction de la pauvreté suggère que l’on se penche au préalable sur les grandes mutations internationales qui ont progressivement frappé d’obsolescence les options diplomatiques des années de l’indépendance qui structuraient notre positionnement international afin de  livrer  quelques pistes d’ajustement de notre diplomatie aux défis des temps présents et à venir.

I. Dynamique internationale et options diplomatiques nationales

     A.   L’essor de la diplomatie de souveraineté nationale dans le sillage des « Trente glorieuses »

      Avec les indépendances, de nouveaux acteurs étatiques dont le Cameroun font irruption sur la scène internationale. L’environnement économique international est marqué par une forte croissance des années postérieures à la 2è guerre mondiale : c’est le temps des « trente glorieuses ». Pour le Cameroun, il importe en priorité, en tant que pupille des Nations-Unies, d’adhérer aux organes politiques et à l’ensemble des agences spécialisées de l’organisation. Sur le plan régional, l’Organisation de l’Unité Africaine est la tribune de l’affirmation de la souveraineté nationale, et surtout des principes structurants tels l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, la non-ingérence, la recherche de la paix et surtout la souveraineté sur les ressources naturelles. Faisant corps avec les objectifs de décolonisation totale du continent, de non alignement idéologique et de lutte contre l’apartheid, le Cameroun enfourche ces chevaux de bataille et construit ses relations bilatérales avec les pays africains et les principales puissances. C’est ainsi qu’un réseau embryonnaire de Représentations diplomatiques et de missions permanentes est mis en place avec pour tâches essentielles de représenter les autorités camerounaises, mais aussi de capter  l’aide au développement. C’est l’ère de la diplomatie de participation et de représentation. Cette période est propice à l’établissement de programmes bilatéraux de coopération et à l’institutionnalisation de commissions mixtes avec un nombre restreint de pays développés et de pays frontaliers. L’Etat dispose de ressources provenant de l’exportation des matières premières, de ses régies financières, des crédits octroyés par les agences bilatérales et multilatérales et les banques de développement. Les rétombées d’une telle diplomatie sont entre autre le financement des programmes et plans quinquénaux de développement, le développement des infrastructures, l’avènement progressif d’un tissu industriel, la genèse d’un capitalisme d’Etat. L’un des résultats les plus marquants de l’époque est l’essor d’une révolution verte qui fait prospérer l’agriculture camerounaise et contient l’avancée du désert. Le Cameroun réussit une parfaite symphonie entre d’une part, la réalisation des options de développement économique et social se traduisant par un relatif plein emploi et une croissance rapide, et d’autre part, une diplomatie toute orientée vers le développement. L’espérance de vie  à la naissance ainsi que le produit national brut par habitant s’élèvent considérablement.

     Les années 70 doivent être considérées comme des années de continuité dans la promotion du développement, étant donnée la relative faiblesse de l’endettement par rapport au Produit Intérieur Brut. On relève cependant une montée en puissance des institutions financières et monétaires multilatérales, en particulier la Banque Mondiale, le FMI  ainsi que des institutions de financement arabes, ces dernières disposant désormais d’énormes ressources financières provenant de l’envol des cours du pétrole.Les donateurs bilatéraux occidentaux pour contenir la « contamination communiste » et les bailleurs multilatéraux renforcent leur « générosité », ce qui leur permet de financer de manière continuelle les programmes de développement des Etats comme le Cameroun dans les secteurs productifs et les secteurs sociaux( éducation, santé, etc). Notre politique diplomatique comprend une forte valeur économique, adossée sur une performante Direction des Affaires économiques et du  commerce extérieur au sein du Ministère des Affaires Etrangères et relayée par des responsables assignés au suivi des questions économiques et commerciales au sein des Représentations diplomatiques. Cette option culminera avec l’ouverture de Missions économiques et commerciales auprès des Représentations diplomatiques camerounaises à Paris, Bruxelles, Londres, Washington et Bonn. C’est l’âge d’or  de la diplomatie économique camerounaise caractérisée par : un afflux  d’investissements étrangers directs ; la mise en œuvre d’une politique d’industrialisation et des joint-ventures entre entreprises camerounaises et étrangères dans les secteurs secondaire et le tertiaire ; l’amorce d’un transfert de technologie ; la présence remarquée de notre pays dans les foire-expositions à travers le monde et de la tenue de manifestations similaires au Cameroun ; etc… Sur le plan régional, l’Afrique met sur pied les bases de l’intégration économique régionale et le Plan d’Action de Lagos devient le bréviaire de l’Organisation de l’Unité Africaine.

    B.  Le tournant des années 80 et l’érosion progressive de la diplomatie de souveraineté nationale.

     Le début des années 80 est caractérisé par la crise internationale de la dette et les institutions internationales multilatérales conçoivent un joyau formidable pour venir à bout de la dynamique d’endettement et d’expansion du capitalisme d’Etat répandu dans les pays en développement : c’est la mise en place des programmes d’ajustement structurel.Il s’agit officiellement de pousser les Etats en développement à procèder à des réformes économiques et à rétablir les grands équilibres macro-économiques, mais en réalité les grandes puissances économiques organisent, sur la base du consensus de Washington entre la Banque Mondiale et le FMI, la reprise en main l’économie mondiale et accélèrent le démantèlement du capitalisme d’Etat. C’est la montée en puissance  des conditionalités économiques.Avec l’éssor des théories néo-libérales, les donateurs bilatéraux et multilatéraux recommandant invariablement la même camisole de force à tous les pays en développement y compris le Cameroun. Entre 1979, année d’application du premier PAS au Ghana et l’an 2000, 87 pays situés dans l’hémisphère Sud se sont vus infliger cette thérapie. Les plans quinquenaux de développement sont désormais rélégués au second plan et frappés de suspicion par les messies de Washington. Les seules voies de passage obligées pour obtenir des ressources nécessaires au financement du développement sont les guichets des Clubs de Paris et de Londres.

       Du fait de la diminution de ses ressources, le Cameroun est conduit à revoir ses options diplomatiques sur le plan économique et commercial. Cette révision entraine une contraction de notre outil diplomatique : il y a une mise en hibernation financière des missions diplomatiques et la fermeture des missions économiques et commerciales.Il faut noter que la Direction des Affaires économiques et du commerce aura entretemps disparu de l’organigramme du Ministère des Affaires étrangères ; Ceci a conduit à l’émiettement du suivi de la politique économique et commerciale extérieure entre les ministères des Finances, de  l’Economie, du Plan et du Commerce. On perd désormais de vue la nécessité d’une action concertée, puis l’on résiste à l’application des thérapies des bailleurs de fonds, ce qui plonge le pays dans une très longue récession économique.

    L’un des fondements de cette résistance domestique est la vision communément partagée que les rentes agricoles, énergétiques, l’aide financière sectorielle de la France  et de certains bailleurs de fonds, et enfin les revenus des régies financières de l’Etat sont suffisants pour financer le développement de notre pays. Il s’agit d’une vision figée reposant essentiellement sur la sacralisation de l’économie de rente. Il faut  admettre que l’économie de rente est le fruit de la conjonction de plusieurs facteurs notamment : le legs institutionnel et infrastructurel colonial ; la culture administrative et la socialisation des élites gouvernantes ; la perception insuffisante du rôle vecteur du commerce dans la création de la richesse ;la place marginale accordée au secteur privé ; la bonne tenue des cours des produits de rente, etc…A l’évidence, la diplomatie de représentation et d’affirmation de la souveraineté nationale est structurellement  liée à l’économie de rente. Elle implique un réseau limité de partenaires économiques et commerciaux lesquels sont des partenaires traditionnels  ayant acquis des monopoles ; il en résulte des obstructions à toute vélléité des résistances contre toute vélléité de diversification ou de renouvellement de ces partenaires. Cette diplomatie confine l’espace d’influence à un horizon sous-régional. Elle s’alimente de thématiques consensuelles et  souvent stériles, l’essentiel étant de participer ou de faire de la figuration.

    Cette toile de fonds de la diplomatie de la souveraineté subira une autre rupture importante à l’orée des années 90, l’éffondrement du mur de Berlin qui débouchera sur l’évaporation communiste. Idéologiquement, c’est la fin de l’histoire et le triomphe de la démocratie et de l’économie de marché. Le couvercle des nationalismes saute et les questions identitaires et raciales se ravivent. L’Europe orientale et l’ancienne Union soviétique deviennent des bénéficiaires, plutôt que des donateurs, rivalisant désormais avec des pays comme le Cameroun dans la captation de l’aide internationale.  Sur le plan politique, on assiste à la disparition des partis uniques et à l’émergence des sociétés civiles. Désormais, l’outil diplomatique se transforme en vitrine de la démocratie, de la bonne gouvernance, et du respect des droits de l’homme ; et en Afrique francophone, c’est le temps de la Baule qui inaugure une nouvelle époque. Aux conditionnalités économiques des années 80 viennent désormais s’ajouter des conditionalités politiques. Le cameroun met un point d’honneur à confectionner les rapports sur la situation des droits de l’homme et à soigner son image politique sur la scène internationale, d’autant plus que des convulsions politiques internes mobilisent toutes les énergies, y compris l’ensemble des ressources diplomatiques. C’est l’adhésion simultanée à la Francophonie et au Commonwealth.

       Dans le système international, une nouvelle étape de la mondialisation se met en marche : l’espace national n’est plus le cadre approprié pour formuler des réponses aux défis posés par les problèmes globaux  car aucun Etat isolément pris ne peut y venir à bout. Ces défis sont : la répartition des richesses mondiales ; le respect planétaire des droits de l’homme  et des diverses formes de discriminations ; la sécurité et la paix ; le terrorisme ; l’environnement ; l’habitat et les défis urbains ; l’extension de la pauvreté ; la promotion du genre ;  le développement social ; la diffusion des technologies de l’information et de la communication ; les migrations ; etc…Les Nations Unies lancent le cycle des grandes conférences internationales (Rio de Janeiro, Beijing, Istanbul, Copenhague, le Caire, Rome, Johanesbourg). Fait également notable, l’Organisation mondiale du Commerce nait à Marrakech en 1995 pour :remplacer le club de concessions mutuelles qu’était le GATT. Il a pour mission d’encadrer l’universalisation des échanges commerciaux, et administrer l’allocation planétaire des richesses sur la base des avantages comparatifs. Le commerce est promu au rang de levier incontournable du développement, et certains leaders comme le Président américain Bill Clinton feront du slogan « Trade but not Aid » la nouvelle approche de l’assistance à l’Afrique. Cette période coïncide avec le développement planétaire de la spéculation financière internationale, et surtout  des grands regroupements économiques et commerciaux. Ces grands marchés intégrés  aussi bien dans l’hémisphère Nord que dans l’hémisphère Sud  décloisonnent les économies nationales et créent des économies d’échelle pour répondre  aux impératifs de la  compétitivité et de la productivité, générant ainsi de multiples accords commerciaux régionaux et des zones de libre échange. Les plus importantes sont aujourd’hui l’ALENA, l’APEC, l’ANASE, le MERCOSUR, l’Union Européenne et le CARIFORUM.

      Les Etats Unis lancent l’initiative AGOA (African Growth and Opportunity Act) visant à faciliter les exportations en provenance de l’Afrique en supprimant les droits d’importation sur plusieurs lignes tarifaires. Les Communautés Européennes font le constat, dans un livre blanc, qu’il faut ajuster les relations avec leurs anciennes colonies (pays ACP), ce qui déboucha sur l’Accord de Cotonou  ouvrant ainsi la voie aux négociations des Accords de Partenariat Economique. Il ne s’agit là que d’un aspect du vaste chantier de modernisation des relations politiques, économiques, commerciales et de coopération au développement de l’Union Européenne avec ses anciennes colonies.

       Pour réagir à l’extension du marasme et de la pauvreté à travers le monde, l’ONU réunit en Septembre 2000 l’Assemblée Générale des Chefs d’Etats et de Gouvernement  qui adoptent les objectifs du Millénaire du Développement dont l’un des objectifs les plus notables est la réduction de la pauvreté à l’horizon 2015. Les Documents de Stratégie et de Réduction de la Pauvreté sont devenus le nouveau dogme des institutions de Bretton Woods. La nouvelle «philanthropie » internationale assortie de conditionalités drastiques se drappe d’un nouvel oripeau  pour canaliser le désendettement du continent : l’Initiative pour les Pays Pauvres très Endettés.En 40 ans, l’arène internationale et notre environnement régional auront connu de sérieux bouleversements, lesquels nous imposent, sans délais, de procéder à des ajustements pour améliorer les performances  de notre diplomatie et la mettre en phase avec les défis de notre temps.

II. Eléments d’une modernisation de la diplomatie camerounaise : pour un ancrage du cameroun dans la diplomatie

 économique et commerciale.

A.   Consensus international sur le rôle du commerce, moteur du développement

      La nouvelle phase de la mondialisation planétaire met les échanges économiques et commerciaux au cœur des batailles diplomatiques d’aujourd’hui.Certes l’histoire économique moderne fourmille d’exemples de traités commerciaux ou de guerres livrées au nom de la conquète de nouveaux débouchés commerciaux. Car le commerce reste le fondement de la prospérité des communautés et des nations.  Et les efforts de développement social, c’est à dire la capacité d’une société à  se doter  d’un capital humain sain et productif pour l’engager dans les chaines productives est compromis par la pauvreté. Partant de ce constat, le Plan d’Action de Bangkok adopté en 2000 par les Etats membres de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED) articule une réflexion permettant aux pays en développement de faire face à la mondialisation. Il devient clair, à la lumière des performances des dragons et des tigres d’Asie du Sud-Est, et à l’émergence rapide de l’Inde, du Brésil et de la Chine, que le commerce stimule la croissance, et que la croissance réduit la pauvreté, particulièrement si des politiques sociales pertinentes sont mises en place. Avec des mécanismes concrets, le système commercial peut générer des gains de bien être et faciliter la réalisation des objectifs de développement du Millénaire visant l’amélioration des conditions de vie de centaines de millions d’individus à travers la planète. Et l’OMC se trouve au cœur du processus d’allocation des bénéfices de la mondialisation. En décidant enfin de consacrer le 9è cycle des négociations commerciales multilatérales au développement, communément dénommé « Cycle de Doha pour le développement », les pays membres de l’OMC qui sont tous membres de l’ONU ont entrepris de délester le système commercial international des pesanteurs structurelles qui limitent la capacité des pays comme le Cameroun à s’approprier le commerce comme vecteur de développement. Des études de la Banque Mondiale (2002 et 2004) indiquent que le cycle de Doha pourrait génerer annuellement des gains et opportunités commerciales chiffrées à 310 milliards de dollars par an et près de la moitié de ces gains iraient vers les pays en développement

     En clair,  le commerce se situe aujourd’hui au centre de l’agenda économique international et depuis la Conférence Ministérielle de l’OMC de Doha de Novembre 2001, certaines initiatives internationales sont venues conforter la place  que le système international accorde au commerce comme instrument de lutte contre la pauvreté. Avec l’adoption du Consensus de Monterrey sur le financement du développement, de la Résolution 58/197 de l’Assemblée générale sur le commerce international, du Consensus de Sao Paulo de la  11è CNUCED, de l’initiative en faveur de l’Afrique pour l’«aide pour le commerce » adoptée par le G8 lors du Sommet de Gleneagles, et de l’engagement pris lors du   Sommet Millénaire+5 de Septembre 2005 de mettre en œuvre le plus rapidement possible les aspects relatifs au développement du cycle de Doha, un constat s’impose : le temps international est celui du commerce et de la libéralisation accélérée des échanges commerciaux comme vecteurs du développement.

C’est fort de ce constat qu’il importe, sans délais, que le Cameroun ajuste son outil diplomatique pour favoriser l’essor d’une diplomatie tournée davantage vers la coopération économique et commerciale.

      B. Eléments d’un renouveau de la stratégie diplomatique camerounaise

      Une diplomatie consacrée principalement à la résolution de nos problèmes économiques serait  l’axe le plus pertinent de notre action extérieure pour répondre aux défis de la mondialisation. De la sorte,  nous pourrions mieux faire face aux chocs exogènes, analyser leurs conséquences et anticiper dans la formulation des réponses. Nous pourrions ainsi récenser l’ensemble des initiatives internationales relatives à la coopération économique et commerciale, évaluer leur apport dans la formulation de nos politiques économique et commerciale, déterminer nos alliances et poser les fondements durables d’une action diplomatique en phase avec nos priorités de développement et nos ambitions sous-régionales, régionales et internationales. 

     S’il est entendu que notre objectif prioritaire pourrait être de rétablir et de consolider une position de leader, c’est-à-dire de  primat sur les autres pays en Afrique Centrale et d’attenuer l’influence du Nigeria dans le Golfe de Guinée, cette vision doit reposer sur une articulation stratégique conséquente. Cela suppose des réaménagements dans nos options diplomatiques et implique,  à court terme,  le développement de la cohésion sur les chantiers  vitaux et, à moyen terme, la rénovation de notre architecture diplomatique.

  1. Le développement de la cohésion sur les chantiers vitaux 

1.1 Reprendre l’initiative sur le plan sous-régional dans la conduite des négociations des Accords de Partenariat Economique.

    Ce processus de négociation avec la Commission Européenne qui a été confié au Secrétariat de la CEMAC ne délivre pas des résultats à la hauteur des attentes.La feuille de route encadrant ces négociations qui se conclueront en fin 2007 connaît une matérialisation erratique. Par ailleurs, plusieurs études d’impact des APE sur les économies d’Afrique Centrale conduites aussi bien par  la Commission Economique pour l’Afrique, que des cabinets privés indiquent que la situation de l’économie camerounaise ne sera pas meilleure que celle dans laquelle elle se trouve en ce moment, notamment par rapport à notre tissu productif et au financement de notre développement. Or l’esprit du partenariat tel qu’il se dégage  des dispositions de l’Accord de Cotonou est de permettre qu’aucun des partenaires ne se retrouve dans une situation défavorable à celle qui précédait l’entrée en vigueur des APE.L’étude la plus récente entreprise par le cabinet Pci International consulting intitulée « Etude d’impact des accords de partenariat économique sur l’économie camerounaise » estime les pertes pour l’économie camerounaise à 222 milliards de Fcfa en 2008 et à 235 milliards en 2009 .

    Une telle situation va renforcer la stagnation de l’économie nationale, limiter notre attraction des investissements étrangers,  influer négativement sur nos capacités productives, affecter la maintenance de nos infrastructures et de notre chaine commerciale. Le Cameroun disposait jusqu’en 2004 de la possibilité d’examiner avec les Communautés Européennes une alternative aux APE comme les autres pays non PMA tel que le prévoit l’Accord de Cotonou. Passé ce délai, il importe de se servir du levier des APE pour réclamer une assistance budgétaire et financière conséquente aux Communautés Européennes afin de l’utiliser dans l’atténuation des conséquences des APE, mettre à niveau le secteur privé national, et approfondir le développement des infrastructures de communication pour stimuler les échanges commerciaux sous-régionaux.

1.2. La consolidation du processus d’intégration des économies de l’Afrique Centrale doit rester au centre de nos préoccupations cardinales.

 Nous devons utiliser le poste de Secrétaire exécutif de la CEMAC, certes pour conduire et animer la Communauté des pays d’Afrique Centrale sur la voie de l’intégration, mais davantage pour réaliser un agenda national tendant à affirmer notre hégémonie économique et commerciale dans la sous-région.A ce titre, le Sécrétaire Exécutif de la CEMAC doit servir une ambition nationale tournée vers notre rayonnement sous-régional.C’est une personnalité consciente des intérêts majeurs du Cameroun et un relai de la dynamique d’expansion de l’économie camerounaise.L’Ambassade du Cameroun à Bangui pourrait être dotée Mission économique spéciale comprenant des diplomates-experts de questions commerciales affectés au suivi quotidien des tâches de la CEMAC, et qui serviraient d’interface aussi bien au Secrétaire Exécutif de la CEMAC qu’au gouvernement Camerounais. Notre pays étant cerné par quelques Pays Moins Avancés et surtout par les principaux producteurs de pétrole de l’Afrique du golfe de Guinée (Nigeria-1er ; Angola-2è; Gabon- 3è ; Guinée Equatoriale-4è ; Congo-5è), nous ne pouvons pas faire l’économie de l’approfondissement du processus d’intégration. L’intégration économique sous-régionale  et la libre circulation des commerçants, travailleurs et des prestataires de services camerounais doivent être érigées en priorités nationales au risque de crisper les énergies productives et encourager l’hémorragie des forces productives nationales. Par ce biais, notre pays stabiliserait la problématique de l’émigration qui est devenue épineuse aussi bien dans la sous-région qu’ailleurs. L’émigration  et la question des diasporas doivent à ce titre devenir des paramètres positifs de nos relations avec nos partenaires aussi bien développés qu’en développement.

        1.3. Mettre sur pied un Observatoire national de l’Agenda économique et    commercial international.

  Cet observatoire national contribuerait au renforcement d’une cohérence nationale dans le suivi de l’agenda économique et commercial international. Les successifs programmes d’ajustement structurel et de  libéralisation de notre économie pour répondre aux injonctions aussi bien du FMI, de la Banque Mondiale que de l’OMC  ont démultiplié ses zones de vulnérabilité et compromis la mise en place de programmes endogènes de développement. Il importe de rétablir une marge de manœuvre nationale dans la planification et la programmation du développement. Cela passe par le développement de réelles  capacités de prévisibilité et d’anticipation sur les conséquences sur l’économie nationale de l’agenda économique et commercial régional et international. Il s’avère de ce fait incontournable de mettre sur pied une synergie féconde et  opérationnelle entre d’une part, les institutions nationales impliquées dans la formulation de la politique économique et commerciale nationale et, d’autre part, les institutions économiques et commerciales internationales. Cette synergie doit  contribuer au renforcement des capacités nationales  et au développement de l’expertise et de la masse critique camerounaise dans ce domaine. Cela devrait servir à créer une vision nationale autour de notre stratégie du commerce extérieur, notre stratégie d’industrialisation, la stratégie d’investissement, la stratégie de financement de notre développement etc…afin que tout appui conjoncturel extérieur, bilatéral ou multilatéral, vienne s’intègrer dans un cadre national cohérent. Certes, un Comité national de suivi des Accords de l’OMC a été mis sur pied pour permettre la digestion locale des normes produites par cette institution. Mais il s’agit d’aller au-délà pour créer cette synergie qui servira, en relation avec certains bailleurs d’assistance technique que sont,entre autres, la CNUCED, l’ONUDI, le Centre du Commerce International de définir nos objectifs économiques et commerciaux nationaux et les défendre en négociant des souplesses fonctionnelles pour aboutir à la création de notre espace de politique.Cette voie a été suivie par de nombreux pays d’Asie du Sud Est qui ont sû combiner ouverture économique et commerciale et protection des intérêts nationaux en maintenant le cap sur la croissance. C’est pourquoi il importe de mettre sur pied cet Observatoire National de l’Agenda économique et commercial international. Instance de réflexion et de propositions, elle serait composée de représentants des pouvoirs publics dont le Minrex, Mincomer, Minpat, Minefi ; des services du Premier Ministre et de la Présidence de la République ;des parlementaires,et de toute autre institution publique pertinente, ainsi que des représentants des chambres de commerce et d’industrie ; de la société civile,du secteur privé ; du monde universitaire et de toute structure susceptible de contribuer à la définition des intérêts économiques et commerciaux nationaux, à en susciter l’adhésion consensuelle,et à les promouvoir dans toutes les négociations à caractère économique et commercial ou comprenant ces volets qui impliquent notre pays.  

                      2. La rénovation de notre architecture diplomatique

      2.1. Tenir compte de la nouvelle géographie économique et commerciale mondiale.

   L’outil diplomatique national doit se réajuster pour tenir compte de la montée en puissance de nouveaux acteurs économiques et commerciaux importants qui redessinent la scène géopolitique mondiale. Il s’agit principalement de la Chine, du Brésil et de l’Inde qui, dans l’hémisphère Sud, sont devenus les principales forces d’attraction économique et commerciale, ce qui les conduit à jouer un rôle désormais prépondérant dans la diplomatie mondiale. S’agissant du Brésil et de l’Inde, ces deux pays ont pris la tête de la coalition du G20 qui regroupe les principales économies émergentes du monde, et font contrepoids, dans les négociations du cycle de Doha à la traditionnelle prépondérance de la Quadrilatérale( Etats-Unis , Japon, Union Européenne et Canada) dans la conduite de l’agenda économique et commercial mondial.L’Afrique du Sud, l’Inde et le Brésil ont mis sur pied le forum IBSA(India/Brazil/South Africa) pour introduire plus d’équité dans le système commercial multilatéral. Une nouvelle géographie des relations commerciales se dessine et refaçonne le paysage économique mondial, la part du Sud dans le commerce mondial ayant considérablement augmenté au cours des 20 dernières années, s’établissant à 35% contre 20% au milieu des années 80 .Un nouveau dynamisme des échanges Sud-Sud de produits de base, d’articles manufacturés et de services a été observé car plus de 40% des exportations de marchandises des pays en développement sont destinés à d’autres pays en développement, et ces échanges progressent à un rythme annuel de 11%(près de deux fois le taux de croissance des exportations mondiales totales).

      Cette révolution silencieuse est également caractérisée par le renforcement de l’investissement et du transfert de technologie entre pays du Sud et surtout par un essor des accords bilatéraux, régionaux et intrarégionaux entre pays du Sud. Les flux internationaux d’investissement sud-sud connaissent également un dynamisme similaire car les sorties annuelles d’investissement étranger direct des pays en développement vers les autres pays en développement ont augmenté plus rapidement que celles provenant des pays développés.Elles sont passées de 5,7 % en 1980 à 59,6 %  en 2003 soit près de 900 milliards de dollars. Il existe désormais une niche d’opportunités économiques et commerciales dans les échanges Sud-Sud représentant une alternative crédible  aux échanges Nord-Sud. Une approche stratégique du commerce et  de la coopération Sud-Sud  axée sur l’exploitation des complémentarités Sud-Sud, le renforcement de l’intégration régionale et du commerce interrégional Sud-Sud doivent être mises en œuvre afin de mettre notre diplomatie en phase avec les mutations qui s’opèrent dans le commerce et l’investissement planétaires. Faut-il le noter, de ces échanges économiques et commerciaux Sud/Sud découleraient des transferts de technologies compatibles avec notre  niveau de développement ainsi que d’importants flux d’aide au développement comme on l’observe désormais avec la Chine. Par ailleurs, aux traditionnels schémas préférentiels commerciaux Nord-Sud se greffent plusieurs schémas préférentiels Sud-Sud dont le plus omportant est le Système des Préférences Généralisées entre pays en développement adopté formellement lors de la XIè CNUCED à Sao Paulo en Juin 2004. Et le Cameroun se doit de tirer les conséquences diplomatiques de cette nouvelle géographie politique, économique et commerciale mondiale. Cela appelle un nouveau déploiement diplomatique à la mesure desdits enjeux. D’où la nécessité :

·         d’ouvrir une Mission diplomatique à New Delhi couvrant l’Asie mineure ;

·    d’ouvrir une Mission économique et commerciale à Hong Kong pour l’asie du Sud-Est et dépendant de notre Ambassade à Beijing ;

·    d’ouvrir une mission économique et commerciale à Sao Paulo pour l’Amérique latine ou un Bureau économique et commercial au sein de notre Ambassade à Brasilia ;

·         d’établir un Bureau économique et commercial du Cameroun à Johanesbourg auprès de notre Représentation en Afrique du Sud ;

·    d’établir à Bangui pour la CEMAC un Bureau économique et Commercial ;

·         de renforcer la mission économique et commerciale du Cameroun à Bruxelles pour suivre et négocier les impulsions découlant de  la mise en place des APE et l’ensemble de la coopération économique et commerciale avec l’Union Européenne.

 2.2 Une présence diplomatique adéquate à Genève

      Il s’avère urgent d’établir sur Genève une Représentation chargée exclusivement du suivi des questions de l’OMC comme le font de nombreux pays en développement dont la mission essentielle serait de canaliser notre gestion de la mondialisation des échanges économiques et commerciaux. Elle serait en outre chargée du suivi des activités de la CNUCED et du Centre du Commerce International afin de servir d’interface entre ces institutions internationales et les institutions nationales. Les diplomates qui y seraient postés alimenteraient les structures nationales de rapports, analyses et Notes tout en canalisant auprès des mêmes institutions économiques et commerciales les besoins d’assistance technique et de renforcement des capacités. Ce schéma serait également valable pour notre Représentation diplomatique à Washington dans le suivi des activités de la Banque Mondiale et du FMI et la préparation des assemblées de ces institutions.

     2.3. Le renforcement des capacités humaines et institutionnelles

       Ces nouvelles orientations impliquent cependant de s’appuyer sur un réseau de diplomates compétents et spécialistes des questions économiques et commerciales. Il faut bâtir cette infrastructure en développant en amont une sensibilité économique et commerciale chez les diplomates par l’introduction des modules à l’IRIC sur les politiques économiques et commerciales ainsi que sur les négociations commerciales bilatérales et multilatérales. Il s’agit là de remédier à des lacunes de formation héritées de l’influence coloniale française contrairement à la tradition anglo-saxonne qui est marchande et dont les diplomates sont portés naturellement vers la recherche de débouchés commerciaux et la conquète des marchés. Il conviendrait de développer et intensifier la recherche universitaire nationale autour de la thématique des politiques économiques et commerciales avec la création d’Unités d’Enseignement et de Recherche à Yaoundé II, Douala et Buéa. Des bourses d’excellence peuvent être mises en compétition pour les étudiants et chercheurs ; et ces structures développeraient une réflexion opérationnelle aussi bien pour le Conseil Economique et Social, le Comité de suivi des Accords de l’OMC, l’Observatoire National des politiques économiques et commerciales, les départements ministériels et les Missions diplomatiques et commerciales camerounaises.

     2.4Réamenager le découpage des attributions au sein du  MINREX

   Il convient de souligner que la mise en route de ces propositions requiert une redéfinition de l’allocation des compétences au sein du Ministère des Relations Extérieures.  On observe que la plupart des Ministères des Affaires Etrangères à travers le monde sont également chargés du Commerce International. Par ailleurs, les organigrammes bâtis sur une répartition des compétences en zones géographiques et d’une structure couvrant l’ensemble des organisations internationales sont de plus en plus obsolètes. Les Ministères des Affaires Etrangères sont désormais des structures fonctionnelles de coordination de l’ensemble de l’action extérieure d’un pays, intégrant non seulement la promotion des priorités nationales, mais surtout la gestion de l’agenda international. D’où la nécessité de recréer au sein du Ministère des Relations Extérieures une Direction des affaires économiques et commerciales à côté d’autres Directions fonctionnelles qu’il conviendra de déterminer.La tâche fondamentale de cette Direction des Affaires économiques et commerciales serait de : coordonner l’activité de notre dispositif économique et commercial extérieur ; nantir ces différents Bureaux et Missions économiques et commerciales de feuilles de mission et de contrats d’objectifs, ceci en relation avec les Départements techniques ;  préparer des réunions annuelles d’évaluation ; et enfin refléchir au quotidien à l’action économique et commerciale extérieure de notre pays.

Genève, 10 Novembre 2006